Accompagner d’anciens détenus dans leur nouvelle vie, voici le défi que s’est lancé Bruno Vautherin !

Zoom sur un projet de réinsertion sociale et professionnelle pour les ex-détenus !

Bruno Vautherin, : 35 ans, porteur de projets, ingénieur de formation (« j’ai toujours un peu de mal à décrire mes métiers »); Coworker à Cobalt depuis 2017.


Une petite présentation de toi ?

Moi je suis parisien à la base, j’ai fait mes études jusqu’en prépa à Paris, j’ai fait une école d’ingé en aéronautique à Toulouse poussé par une passion d’enfance. Au cours de mes études, j’ai pris conscience que je ne voulais pas forcément faire le métier d’ingénieur classique, et j’ai donc trouvé le moyen d’aller vers autre chose. Je ne savais pas dans quel domaine me spécialiser, et me suis finalement tourné vers la logistique supply chain. J’ai eu ensuite deux expériences professionnelles dans l’aérien en tant que consultant, d’abord pour une PME qui faisait de la maintenance sur des avions régionaux, puis à Clermont Ferrand, où j’étais chargé des process et de l’amélioration continue.

De retour à Paris, j’ai essentiellement travaillé pour une compagnie aérienne de long courrier, chez qui j’ai participé à la mise en place d’un outil de gestion du personnel navigant, après avoir été consultant pour une petite entreprise de consulting spécialisée dans le transport aérien, donc, pas les domaines qui m’intéressaient le plus.

Suite à ça, j’ai pris conscience que je me dirigeais vers une impasse et que je ne voulais pas travailler dans les d’entreprises où le but est de faire de l’argent au détriment des aspect humains. 

Comment est née l’idée de mener un projet à vocation plutôt sociale ?

J’ai pris conscience que la passion d’enfance, relative, pour les avions passait finalement au second plan derrière des valeurs plus importantes pour moi en termes de valeurs, d’enjeux éthiques et humains. Du coup, je suis parti avec ma femme en VSI (Volontariat de Solidarité Internationale) pendant un an au Cambodge, pour l’ONG Enfants du Mékong, où j’étais responsable d’un centre scolaire pour des jeunes issus de familles n’ayant pas les moyens de scolariser leurs enfants. C’était donc une très belle expérience et au-delà de ce qu’on a vécu, ça m’a permis de prendre du recul sur ce que j’envisageais pour mon futur professionnel.

Et c’est un peu là que l’idée d’aller vers l’entrepreneuriat social à germé et s’est confortée. Je me suis dis que je pouvais mettre mes compétences et expériences au services de projets d’utilité sociale et environnementale.

En rentrant en France, j’ai cherché du travail, et par différentes circonstances je suis entré en contact avec les Ateliers du Bocage, une coopérative du mouvement Emmaüs qui aide à l’insertion, et qui est localisée dans le nord des Deux-Sèvres. J’ai commencé à y travailler en janvier 2015, et on s’est installé à Poitiers car mon poste y était basé.

J’ai eu de plus en plus de responsabilités au sein de cette structure, c’était une très très belle expérience, que ce soit humainement et professionnellement. Les deux dernières années, j’ai été directeur adjoint en charge du pôle numérique solidaire (Activité de distribution de matériel technologique reconditionné et programme solidatech destiné aux associations pour faciliter la transition numérique grâce à des partenariats avec des entreprises…). J’avais une équipe de 20 personnes à peu près. C’était une belle expérience, quand même assez difficile car j’avais de plus en plus de déplacements au siège dans les Deux-Sèvres (3h de route) et à Paris, j’étais donc peu à la maison et je ne trouvais plus d’équilibre entre l’engagement professionnel et la vie de famille.

J’ai donc fait le choix de quitter la structure en janvier 2020, avec l’idée de monter un nouveau projet en parallèle, en essayant de faire en sorte que ce projet puisse être en lien avec le mouvement Emmaüs, car je l’avais beaucoup apprécié au travers de ce que j’avais vécu aux Ateliers du Bocage.

Voilà comment j’en suis arrivé à mon projet actuel, que je construis depuis maintenant 1 an et demi.

Peux-tu nous le présenter, ce nouveau projet dans lequel tu t’es lancé ?

J’ai été inspiré par une expérience faite par le mouvement Emmaüs (et qui a réussi à perdurer dans le temps puisque cela fait maintenant 25 ans qu’elle existe) : La Ferme de Moyembrie en Picardie, qui accueille des personnes ayant purgé leur peine, et des personnes détenues, en fin de peine, pour les accompagner vers la liberté.

Le constat qui avait été fait par les fondateurs était que les détenus qui sortaient de peines longues étaient désocialisés (plus de liens amicaux, familiaux etc…). L’accès à l’emploi était compliqué du fait qu’ils n’aient pas eu d’expérience professionnelle depuis longtemps. Et dû à l’enfermement et à leur vécu, ils avaient souvent des problématiques de l’ordre psychologique. Cependant, ces personnes ont payé leur dette ! L’idée est donc de les aider à se réinsérer. Cela permet aussi d’éviter les récidives, ne pas retrouver une vie stable étant un gros facteur de risque !

En partant de cet exemple, nous avons eu l’idée un peu novatrice de se dire qu’il fallait les accompagner de manière intégrale avec un logement et une vie communautaire, grâce à un lieu partagé avec différents résidents, des salariés de la structure et des bénévoles. À côté de ça, nous voulons qu’ils aient un emploi qui a du sens, l’idée est donc qu’ils puissent travailler avec le vivant. Pour des gens qui ont connu le béton pendant 5, 10, 15, 20 ans, le fait de pouvoir se reconnecter au vivant peut aider à s’en sortir, à reconstruire un nouveau projet de vie.

A Moyembrie il y a une activité de maraîchage, et un élevage de chèvres pour de la transformation, où ils font du fromage de chèvre. 

En voyant ça, et en voyant que cette structure est assez isolée, je me suis dit qu’il y avait un truc à faire sur ce modèle là dans la Vienne ! 

Donc c’est parti de là, j’ai parlé de cette idée avec le réseau Emmaüs France et ça a matché, car il y a aussi deux autres lieux qui sont en construction avec un projet similaire. Et d’autres qui ont ouvert sur le même principe. 

Le déclencheur de ce projet c’est le fait que ça ait déjà existé, je ne suis pas un créateur, plutôt un organisateur planificateur. Coordonner tout ça je sais faire, mais créer, je ne sais pas trop… M’en inspirer et l’adapter aux contraintes locales, essayer d’améliorer, je m’en sentais capable.

Qu’est-ce qui te motive dans ce projet ?

En terme d’aspiration profonde, j’ai envie de travailler dans un projet à vocation et utilité sociale. Je sens que l’on peut faire changer beaucoup de choses pour ces personnes, qui, pour la grande majorité, sont très souvent délaissées au moment de leur sortie.

Une deuxième source de motivation est le lien avec le mouvement Emmaüs, que nous allons rejoindre, qui pour moi est un mouvement fort, qui m’inspire énormément par ses combats, que ce soit pour favoriser la justice, lutter contre l’exclusion, la transition écologique…

Troisième point, j’avais aussi envie de pouvoir travailler sur une activité en lien avec l’agriculture, j’ai toujours eu une attirance pour ça ! Plus jeune, j’ai d’ailleurs hésité à aller dans des études d’agro (avec du recul, je pense que j’aurais du le faire !)

Quelque chose qui m’intéresserait beaucoup serait de savoir comment on peut nourrir les hommes de manière soutenable et durable…

Comment ce lieu d’accueil va s’organiser plus concrètement ?

Il y a 4 piliers à la réinsertion dans ce projet :

Tout d’abord, le logement (espaces individuels, intimes et dignes) avec des espaces partagés. 

Le deuxième aspect clé, c’est l’aspect communautaire, donc de petite taille pour que cela puisse bien se passer, avec une capacité d’accueil de 12 places. Il y aura des activités et des repas partagés, des animations… Et aussi des choses que eux pourront proposer. 

Le troisième, le travail, avec une activité de maraîchage biologique. Ce sera l’activité principale. Pour les raisons que j’ai  évoqué tout à l’heure, le lien avec le climat, créer un circuit court, etc.

Et enfin, le dernier pilier en lien avec l’ancrage territorial du projet, c’est l’ouverture vers l’extérieur. L’idée est de se dire qu’on ne les enferme pas, qu’on ne les discrimine pas dans un lieu, comme si on reproduisait un milieu carcéral quelque part. On ouvre, on fait venir des gens sur le site, des bénévoles qui viennent proposer des animations, des ateliers, accueillir des clients et amener les résidents vers l’extérieur, car on ne peut pas réussir l’insertion sans les confronter vers le réel, le monde extérieur, au travers d’activités culturelles, sportives…

Le but est que la période qu’ils vont vivre sur place leur soit le plus bénéfique possible pour pouvoir reconstruire un nouveau projet de vie, et/ou professionnel. Car la période d’accueil sera courte ! On aura 6 à 18 mois pour les aider, c’est court par rapport aux problématiques que ces personnes rencontrent, donc le but est de faire en sorte que ces 4 piliers soient le plus travaillés possible avec eux.

Et aussi… Nous allons nommer ce projet La Ferme de l’Air Libre !

As-tu rencontré des freins durant le développement du projet ?

Cette idée, ça fait plus de deux ans que je l’ai, j’ai commencé à travailler dessus, depuis février-mars 2020, j’ai pris beaucoup de temps pour la recherche d’acteurs du territoire qui pourraient être intéressé, mais le covid à ralenti un peu les choses…

En mai-juin, après le confinement, le projet a bien avancé, j’ai pu réunir plusieurs partenaires, notamment les services de l’État, qui sont de gros acteurs. On a eu un premier comité de pilotage en octobre 2020. Ensuite la deuxième avancée clé a été quand j’ai trouvé un lieu où implanter le projet, à Lusignan, et j’y travaille depuis janvier. Les choses ont bien avancé car un partenaire, la solifap (société d’investissement solidaire créée par la fondation Abbé-Pierre) va acheter l’ancienne ferme pour nous la louer. Ensuite, en mars 2022 normalement, nous devrions avoir l’acte d’achat et nous pourrons commencer à constituer l’équipe. Au début on réalisera un accueil de personnes libres car le processus de recrutement est long pour la réinsertion. On commencera à préparer l’activité de maraîchage, puis après viendra la partie résidentielle.

Il nous reste plusieurs challenges à relever, comme l’obtention des conventions de partenariat avec l’administration pénitentiaire pour accueillir ce public particulier, et l’accueil de personnes sur l’activité de maraîchage, l’encadrement des accueillis… Aussi, l’obtention de financement, les travaux, l’outillage, le matériel agricole, d’irrigation etc… Enfin, financer l’amorçage du projet qui est la période avec des charges mais pas de revenus… Il faut trouver 500 000€ pour la période 2021-2023. Passer de 0 à 500 000 en 18 mois pour un projet non lucratif, c’est difficile, mais je reste optimiste !

Et y a t-il aussi des freins humains ?

Oui, il y a aussi un challenge humain qui est de porter le projet, d’instaurer une gouvernance qui ait toutes les compétences, un bureau pour l’association, un conseil d’administration, etc… Dans l’ancrage territorial, on peut avoir des freins, comme des élus pas favorables, ou des habitants qui pourraient s’y opposer… Le plus gros frein du projet seraient de ne pas réussir à le faire accepter. On ne souhaite pas forcément qu’il soit soutenu, mais on espère aucune opposition forte. Du coup on a un gros effort pédagogique à faire pour expliquer l’essence du projet, l’objectif, le fonctionnement… 

Où pouvons-nous trouver les infos sur le projet ?

Pour le moment il y a une page facebook, une présentation en ligne et une newsletter. Il y aura aussi un site internet qui est en construction pour le moment !